C.R. réunion des 26 et 27 mars 2015

Compte rendu des rencontres du collectif PASS du 26 et 27 mars 2015

Rédaction : Denis Mechali, Claire Georges

Les rencontres ont eu lieu au nouveau siège d’ISM, situé à proximité du métro Crimée, les conditions d’accueil et d’échanges étant confortables.   Près de 30 personnes étaient présentes le jeudi après-midi, pour les échanges, puis la conférence débat avec Marie Garrau. Plus de 40 personnes étaient présentes le vendredi, avec de nombreuses personnes venues des régions, et une diversité entre soignants, coordinateurs  PASS,  personnes travaillant en ARS….

Jeudi 26 mars : Groupe de lecture et de réflexion. 

Présentation par Claire Georges de l’ouvrage « Pour une économie plus humaine. Construire le social business » de Muhammad Yunus.

Nous avions invité à cet échange Annalivia Lacoste, chef de projet à l’Action Tank Entreprise et Pauvreté qui a pour objet de favoriser le développement, par des entreprises, de projets économiquement soutenables ayant un impact sur la réduction de la pauvreté et de l’exclusion en France et susceptibles d’être déployés à grande échelle.

M. Yunus est bengladais. Il est à l’origine de la mise en œuvre et de la théorisation du « micro crédit ».  Il a reçu le prix Nobel de la paix en 2006.
Le principe du social-business est d’être une activité utile pour les populations pauvres qui ne génère pas de profit mais pas de perte.

Il repose sur le désir de contribuer à rendre le monde meilleur et à améliorer la vie des individus aussi présent dans la nature humaine que la volonté de faire des profits.
Des grandes entreprises ont développé une partie de leur activité sous forme de social-business. C’est le cas de Danone qui produit  au Bengladesh des yaourts riches en nutriments et peu coûteux destinés aux plus pauvres ou le cas de Veolia pour l’approvisionnement en eau potable.

Plusieurs exemples dans le champ de la santé sont évoqués dans le livre. C’est le cas de cliniques d’ophtalmologie qui opère de la cataracte les plus pauvres en utilisant le financement de patients plus riches qui se font opérer dans la clinique.  
C’est le cas de « Cure 2 children » qui met en place des programmes collaboratifs avec des spécialistes mondiaux de la thalassémie au Pakistan puis au Bengladesh
M. Yunus évoqué également l’apport des technologies de l’information pour la santé de la mère et de l’enfant et l’identification de grossesses à risque par l’utilisation de smartphones développée par Intel et de BASF, une entreprise de produits chimiques qui utilise des brevets inutilisés pour fournir à bas coût des moustiquaires chimiques et des sachets de micro-nutriments.

On peut ressortir quelques points qui semblent particulièrement intéressant dans cette démarche et qui peut faire le lien avec le travail en PASS.

Le social business démarre et est d’abord expérimenté au plus petit niveau. Si cela marche, l’activité pourra être ensuite étendue et reproduite. C’est ainsi que la Grameen bank qui gère les micro-crédits, créée par M. Yunus, a débuté par des prêts de 27 dollars à 42 habitants d’un village au Bengladesh.

On note aussi l’importance de partir du terrain, de l’observer et de l’analyser. Cette approche est essentielle pour que le modèle puisse marcher à long terme. Appliquer un modèle préconçu n’est pas opérant s’il ne tient pas compte d’une analyse au plus près des personnes.

Cela peut passer par des études anthropologiques comme cela a été le cas avec la mise en place d’un partenariat avec l’Institut de l’innovation et de l’entreprenariat social de l’ESSEC.

Deux exemples intéressants sont décrits dans le livre. Concernant la vente des yaourts Danone, un des modèle de vente mis en avant était la vente directe en porte à porte par des villageoises. Danone a été étonné de voir qu’elles ont très rapidement démissionné alors même qu’elles y trouvaient un bénéfice en gagnant une partie du prix de la vente. L’explication était qu’il était très mal vu pour une femme de travailler et d’évoluer seule en dehors de son foyer. Le système de vente a donc du être adapté pour prendre en compte cette réalité qui n’avait pas été envisagée a priori.

De la même façon, Veolia a du faire face à un refus d’une grande partie de la population d’obtenir en payant un prix faible de l’eau propre alors que l’eau prise dans les puits contenait de l’arsenic. D’une part, les habitants refusaient majoritairement de payer pour un risque non immédiat lié à la présence d’arsenic dans l’eau, d’autre part, une étude anthropologique a identifié la perception de l’arsenicose comme maladie honteuse, pas comme une maladie de surcharge. Enfin, l’étude a permis d’identifier que le puits avait une valeur importante pour la population. Avoir un puits, c’est avant tout un signe d’appartenance à un bon niveau social.

Il apparaît donc essentiel d’impliquer la population pour trouver des moyens adaptés pour lutter contre ce risque potentiel de la présence d’arsenic à long terme.

Cette notion d’adaptation nécessaire à des difficultés non anticipées et « entreprise apprenante » est intéressante. Il s’agit de garder l’objectif à l’esprit et de faire évoluer les méthodes pour tenir compte de l’évolution des circonstances et des leçons de l’expérience 

Le parallèle est intéressant avec ce qui s’opère dans les PASS.

En matière de santé, une opération montée avec un fabricant, Essilor, mais permettant de proposer des consultations d’ophtalmologie et des lunettes non accessibles à des personnes sans mutuelle à fort niveau de prestation, est un exemple de ce concept que l’on peut envisager comme « complémentaire » aux actions de l’état ou des collectivités.   

Le livre de Roland Gori, « La fabrique des imposteurs » est présenté par Denis Mechali
Roland Gori est psychanalyste et doit intervenir lors de la journée « Soigner l’humain » du 5 juin, en conclusion et en tant que « fil rouge » partagé de la journée.  Le livre, décapant et stimulant, développe la thèse de « normes » surtout quantitatives, venant se substituer aux fonctionnements plus subtils, techniques et « expérientiels » des acteurs. Cette prolifération des normes a pour conséquence de favoriser les « imposteurs », ceux qui profitent de systèmes artificiels, mais aussi de « désespérer » certains acteurs, obligés d’adhérer malgré eux à ces fonctionnements trop dominants.  Il y a donc chez Roland Gori un appel au sursaut, qu’il a d’ailleurs développé et regroupé dans un mouvement nommé « L’appel des appels » qui ne concerne pas que le monde de la santé  (Sauvons la recherche, sauvons l’éducation ont ainsi été en lien)….

Le lien avec le « retour à l’humain », aux liens inter humains, explique la proximité entre les thèses de Roland Gori et certains thèmes défendus par le collectif PASS.

Conférence-débat de Marie Garrau, philosophe : «Le care, de l’éthique au politique ».   

L’exposé est très clair et didactique, expliquant la genèse, les sens multiples du mot care, puis le développement du mouvement du care….    Le mouvement a débuté dans les années 80 via des auteures Américaines, Gilligan, puis Tronto, relayé en France par des personnes comme Pascale Molinier.  Le care implique le soin en lien avec l’humain, et dans une position d’actions concrètes, actions négociées avec la personne concernée, validées par elle,  malgré sa vulnérabilité. 

Ce sont ces éléments  qui expliquent la dimension politique du care, dimension au moins potentielle, car la diffusion des idées du care restent encore limitées et difficiles.  La conférence n’a pu être filmée (contretemps technique) mais la présentation (pdf)  est disponible ici. La discussion a été très riche, et il y aura peut-être une suite avec Marie Garrau, pour poursuivre les réflexions et les échanges.

Nous pouvons reprendre quelques points principaux sans toutefois reproduire la richesse de sa présentation…

Le Care est un processus dynamique
Importance du caring about, une des 4 dimensions du Care = se soucier des besoins de la personne. Manière de voir qui nécessite de l’attention.

Les 3 autres dimensions de ce processus :

Taking care of: s’occuper, prendre en charge. Nécessit de la responsabilité

Care giving : prendre soin, donner le soin. Nécessite de la compétence.

Care receiving : recevoir le soin. Nécessite la réceptivité.

En quoi l’éthique du Care s’applique à la pratique en PASS :

Nécessite une attention à l’autre, une attention au contexte

Le raisonnement est contextuel

Elle repose sur un principe de responsabilité

Elle considère le sujet comme relationnel et vulnérable

Portée politique du Care :

L’éthique du Care n’est pas seulement individuelle.

L’interdépendance doit être prise en compte en politique. Nous sommes tous des êtres de besoin. La vulnérabilité est liée à l’interdépendance entre les êtres.

Remettre des questions non traitées dans le débat. Faire entrer la vulnérabilité dans la politique. Qui prend soin de qui ?

Confrontation avec la vulnérabilité d’autrui alors qu’il s’agit d’une composante humaine universelle

Alternative à l’idéologie réductrice de l’autonomie, à la standardisation des pratiques 

Mettre en visibilité et valoriser les savoir faire discrets (ex discernement, sensibilité, sens de l’anticipation).

Référence à Pascale Molinier qui met en avant la « Metis » = intelligence pratique, ingéniosité pratique, ruse, débrouille, bricole…

L’éthique du Care ne s’oppose pas forcément à l’éthique de la justice

Question de la justice sociale. Nous sommes tous destinataires et pourvoyeurs du Care. Il est nécessaire de reconnaître la spécificité du travail du care.

La démocratie impose de faire connaître toutes les voix, y compris celles des plus vulnérables.

 

Journée du vendredi 27 mars.   

«Tour de table » des présents et des provenances.  Informations générales concernant l’état des lieux de préparation de la journée du 5 juin Salle Laroque à Paris.  Prévision d’une publication sous forme de livre aux Presses de l’EHSP en fin d’année, autour des présentateurs de la journée, et de membres du collectif PASS. Présentation succincte de l’enquête ANAP menée au sein de diverses PASS et de multiples soignants. 
Deux exposés suivis de discussion.

L’un est fait par Aurélie Lefevre, juriste à « Info migrants » qui est une des composantes d’ISM (interprétariat service migrants). Quelques points d’actualité sur les nouveautés en matière de droit au séjour des étrangers sont présentés.  Les juristes d’ISM mettent de façon bénévole à disposition leurs connaissances fines en matière de droit des étrangers, ou droits aux séjours, à des personnes (et pas seulement des soignants, type travailleurs sociaux) pour aider à affronter des situations complexes ou des dysfonctionnements. Parfois les conseils peuvent aboutir à saisine du tribunal administratif, ou du défenseur des droits, avec l’idée que pointer des dysfonctionnements répétés aboutit parfois à leur remise en cause, inaccessible à une personne étrangère isolée.  En même temps, l’extrême complexité à aborder, les contradictions ou plans multiples sont mis en évidence.  Info migrants fait également des formations (payantes) pour des personnels ou organismes sur ces mêmes thèmes.

Karine Bréhaut, coordinatrice d’un espace de réflexion éthique en Champagne Ardennes fera un exposé assez complémentaire, autour des tensions éthiques entre les exigences de prise en charge médicale (les principes de base du serment d’Hippocrate pour les médecins) et les multiples contraintes pratiques, limites, ou risques d’effets contre productifs ou pervers…. Lien vers la présentation (fichier pdf)

Il semble intéressant de tirer de cette présentation que l’approche juridique en elle-même ne suffit pas. Elle peut même souvent s’avérer contre-productive. C’est le cas quand une règlementation envisagée pour protéger oblige à un traitement plus rigide de la situation en empêchant la souplesse et l’adaptation à la singularité de chaque cas en l’absence d’une règle stricte.

Des problèmes concrets, mais très difficiles, sans solution tranchée évidente, font l’objet de discussions passionnantes et passionnées (mais toujours en respect et en écoute mutuelle !) au sein du groupe et de la part des participants de la journée…  Risques ou  d’une « médecine du tri », fragilité ou côté discutable des critères de priorité d’accès sont discutés. En même temps, le côté inévitable des limites ou contraintes, lié à l’accroissement du nombre des personnes en situation de précarité et parfois d’extrême précarité, et le coté limité, de plus en plus strictement, des crédits attribués, rendent nécessaires ces réflexions.  Les discussions pluri disciplinaires, médicales, sociales, juridiques, économiques, et à composante éthique, sont une des modalités de poser au concret ces problèmes et d’avancer vers une recherche de solution la plus juste, ou la moins injuste possible, dans une vision collective, limitant l’arbitraire, ou le poids excessif mis sur un seul acteur, parfois hors de son champ de compétences réel (comme l’implication du médecin dans les problèmes de couts et de régulations financières.

En conclusion :    La journée a été très riche, et la diversité des personnes représentées, malgré le faible nombre relatif (pour un collectif à visée nationale), a permis des échanges vrais, encourageant à poursuivre et développer ces temps d’échange et de rencontre.

 

 

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